Qui possède les entreprises européennes ?
Pour éclairer le débat sur la montée en puissance du capitalisme anglo-saxon, "Le Monde" a mené l'enquête. Celle-ci fait apparaître que les non-résidents possèdent une part croissante du capital des grandes sociétés européennes, approchant actuellement 45 %.
SUJETS DE POLÉMIQUES à répétition, les investisseurs "non résidents" restent pourtant les illustres inconnus des marchés. Aucun pays n'impose la transparence totale des transactions. Et la rapidité des mouvements de capitaux se conjugue avec le coût du recensement des actionnaires, lorsqu'il est possible. Les meilleurs connaisseurs de ces actionnaires, les sociétés elles-mêmes, sont tentés de garder jalousement ces informations "stratégiques" ou astreintes à la confidentialité. Le Monde a donc demandé au cabinet américain Georgeson Shareholder de mener une enquête auprès des soixante-quinze sociétés présentes dans les indices CAC 40 et Euro Stoxx 50 ; soixante-cinq sociétés ont fourni leurs données. Elles représentent, au 13 juin, 2 570 milliards d'euros (16 860 milliards de francs) de capitalisation boursière, selon Bloomberg.
L'étude réalisée par Georgeson Shareholder permet d'estimer que 44,97 % du capital de ces 65 mastodontes de l'Euroland sont aujourd'hui entre les mains d'actionnaires non résidents, pour une valeur de 1 154,54 milliards d'euros. La participation des institutionnels anglais et américains s'établit à 22,95 %, représentant 589,17 milliards d'euros.
A Paris, la part des non-résidents dans les sociétés du CAC 40 s'élève même à 45,57 %, si l'on exclut France Télécom et sa filiale Orange (encore majoritairement détenus par l'Etat), et 41,29% si on l'inclut.La participation des fonds anglo-saxons dans le CAC 40 atteint 20,29 %. Compte tenu du nombre de valeurs étudiées (trente-quatre, ce qui inclut des "moyennes capitalisations", moins prisées des étrangers), la France confirme donc son attrait pour les institutionnels étrangers.
"Certaines sociétés appartenant au CAC40 sont paneuropéennes, et elles se sont demandé si parler d'actionnaires "étrangers" avait encore du sens, quand la société n'est plus elle-même française", témoigne Francesco Ruspoli, qui a conduit l'étude pour Georgeson Shareholder.
Mais les investisseurs du Vieux Continent "européanisent" tous leurs portefeuilles, et voisinent avec les Anglo-Saxons dans le capital des entreprises européennes. Les douze sociétés allemandes de notre échantillon sont pour 40,72 % la propriété d'actionnaires non allemands, parmi lesquels moins de la moitié (20,16 %) sont anglo-saxons. Les six sociétés italiennes étudiées sont possédées à 25,66 % par des investisseurs non résidents, parmi lesquels 14,31 % sont anglo-saxons. Les quatre entreprises espagnoles appartiennent à 43,65 % à des investisseurs étrangers (25,29 % d'anglo-saxons). Enfin, les "petits pays" européens confirment leurs besoins de financement internationaux. Nokia compte 90 % d'actionnaires non finlandais. Et les 8 sociétés néerlandaises étudiées appartiennent à 58,97 % à des non-résidents et à 37,58 % à des non-résidents anglais et américains.
Cette étude n'a pas de précédent, à l'exception de celle conduite par L'Expansion, qui, en novembre 2000, a envoyé directement des questionnaires aux grandes sociétés cotées (L'Expansion du 21 décembre 2000). Un peu plus de six mois plus tard, la participation des non-résidents au capital des sociétés du CAC 40 a progressé dans 14 cas, se maintient dans 8 autres et ne régresse que dans 8 cas, souvent faiblement. Dans l'échantillon européen, quatorze sociétés ont vu la part des non-résidents augmenter en six mois et demi, alors qu'elle s'est maintenue dans trois cas, et qu'elle a diminué dans le cas de huit sociétés.
Plus globalement, la Banque de France estime que les investisseurs étrangers détenaient 37,5 % de la Bourse de Paris à la fin 2000. Selon l'Office national des statistiques (ONS) britannique, les non-résidents possédaient 29,3 % de la Bourse de Londres en 1999. Et, d'après la Fed, ils n'ont jamais dépassé 10 % à Wall Street. Dans ce contexte, Jean-Christophe Le Duigou, secrétaire confédéral de la CGT, qui prépare un livre de débats avec Bill Crist, président de Calpers, le fonds de pension des fonctionnaires californiens, reconnaît néanmoins que ce type de fonds "à prestations définies" est "très différent des autres puisqu'une partie du risque est reportée sur les entreprises", et qu'ils "ne sont pas obligés de rechercher le même niveau de rentabilité". Les fonds de pension à cotisations définies, les mutual funds (sicav) et les hedge funds (fonds spéculatifs), ont des comportements beaucoup plus agressifs. Il semble de toute façon que les entreprises françaises assument le virage culturel lié à la modification de leur actionnariat. "Je pense que dans les cinq dernières années, alors que les sociétés françaises déliaient des éléments substantiels de leurs réseaux de participations croisées, elles ont concentré leur attention sur la valeur actionnariale, évoluant vers un système plus anglo-saxon de gouvernement d'entreprise et de communication accrue entre les sociétés et le public", conclut M. Ruspoli.
Le Monde (15.06.2001)